Ces Suisses allemands qui se renient en Suisse romande

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Quand un Romand débarque à Zurich ou à Berne, il est généralement bien accueilli par la population. Son accent est jugé charmant, ses fautes d’allemand sont une peccadille et sa méconnaissance du dialecte alémanique normale. Au besoin, on l’aide en français.

Changement de décor. Quand un Suisse alémanique débarque dans la région lémanique, il vaut mieux qu’il s’habille bien pour l’hiver. Son accent est jugé horrible, ses fautes de français risibles et l’accueil du coup n’est pas franchement cordial. Il y a heureusement des exceptions mais le sentiment général qui persiste depuis des décennies est le suivant: «Le suisse allemand n’est pas une langue, mais une maladie de la gorge.»

Cette aversion a bien sûr de multiples causes. La sonorité de la langue en est une, mais c’est plus un prétexte. Derrière se cache une défense instinctive d’une minorité francophone à l’encontre d’une majorité alémanique jugée menaçante.

Pourquoi? Parce que les Suisses allemands contrôlent les principaux leviers du pays, qu’ils soient politiques ou économiques. Ils sont donc «par nature» trop arrogants, trop bruyants, trop obtus, trop conservateurs, trop ceci ou trop cela. Il s’agit donc d’empêcher les barbares de prendre trop de place en Suisse romande.

«Le suisse allemand n’est pas une langue, mais une maladie de la gorge»

Jean Ziegler (ici en conférence l'an passé à Zurich), bon exemple d'un Alémanique exilé en terre romande. (Image: Keystone)

Qu’il y ait des frottements ou des critiques entre régions linguistiques, cela n’a rien d’anormal. Plus  préoccupant, ce climat ambiant a amené nombre d’Alémaniques par le passé à renier leur langue pour s’intégrer en Suisse romande. Surtout ne pas se faire remarquer et effacer la tâche originelle. La conséquence? Il manque beaucoup d’ambassadeurs bilingues de deuxième génération en Suisse romande pour faire évoluer les choses.

Je suis frappé du nombre de connaissances vivant à Genève qui ne parlent pas le dialecte alémanique alors qu’un de leurs parents est suisse-allemand. L’explication est souvent que la mère a renoncé à parler son dialecte à son nouveau-né pour ne pas indisposer le mari francophone «qui ne comprenait rien à ce charabia».

D’autres évoquent la volonté des parents de ne s’en tenir qu’à une seule langue pour le bien de l’enfant. La pression sociale anti-alémanique a fait le reste.  Sinon comment expliquer que l’on trouve rarement dans la région lémanique un enfant, dont un des parents est italien, et qui ne parle pas un traître mot de la langue de Dante?

Ne déduisons pas de ces propos que les Alémaniques sont forcément persona non grata en Suisse romande. Les Genevois ont bien élu des politiciens comme Jean Ziegler, Ueli Leuenberger ou Maria Roth Bernasconi dont l’accent d’outre-Sarine frappe l’oreille francophone. Le Département de l’instruction publique genevoise s’apprête aussi à donner un cours de sensibilisation au dialecte alémanique dans les écoles.

Les choses évoluent mais on est cependant encore loin d’une relation normale entre la Suisse romande et la Suisse alémanique. Un exemple personnel. Quand j’ai été nommé correspondant parlementaire à Berne en septembre dernier et que j’ai annoncé mon intention de déménager dans la capitale, beaucoup de mes collègues genevois ne m’ont pas félicité… mais plaint. Certains m’ont demandé, l’air peiné, si on m’avait forcé la main. Pour eux, les choses sont claires: Paris est une promotion, Berne reste une punition.