L’art de la pensée claire

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Rolf Dobelli, ancien chef d’entreprise, auteur à succès et chroniqueur au Sonntagszeitung, a déclaré dans un entretien qu’il ignorait le nom du directeur actuel du Département fédéral des finances. Selon lui, savoir qui est à la tête des différents ministères n’est pas extrêmement important. Ces propos sont tout aussi erronés qu’effarants.

Erronés dans la mesure où la situation dépend bel et bien de celui ou de celle qui tient les rênes : sous Hans-Rudolf Merz, l’économie était la valeur suprême de l’État. Eveline Widmer-Schlumpf fait preuve de davantage de discernement et d’expertise et, surtout, ne se prosterne pas autant que son prédécesseur devant l’économie.

On vote pour un candidat parce qu’on le trouve sympathique, ou pour un parti parce qu’il est dans le vent et correspond à son mode de vie.

Eveline Widmer-Schlumpf et Hans-Rudolf Merz, deux visions différentes (Image:Keystone)

Ces propos sont ensuite effarants car ils accréditent l’idée que la politique n’est pas l’affaire de la population. Une large majorité de Suisses joue aujourd’hui un rôle plutôt passif dans ce domaine. Bien sûr, ils sont relativement nombreux à se rendre aux urnes pour, par exemple, élire le Parlement du pays. Mais de nos jours, ce n’est plus par conviction que l’on vote pour des partis et des candidats. On vote pour un candidat parce qu’on le trouve sympathique, ou pour un parti parce qu’il est dans le vent et correspond à son mode de vie. En effet, comment un parti tel que les Verts’libéraux, qui considèrent comme superflues des petites choses telles qu’un programme, pourrait-il autrement arriver en tête des suffrages ? Comment les débutants en politique du Parti pirate pourraient-ils autrement en arriver à menacer les partis établis ?

La morosité de la politique a avant tout pour cause le fait que les regroupements traditionnels n’attirent plus les jeunes, parce qu’il devient impossible de les différencier. Regula Rytz, conseillère nationale et nouvelle présidente des Verts, a ainsi déclaré, après son élection à la co-présidence du parti, qu’il fallait s’éloigner du clivage gauche – droite pour se focaliser davantage sur les grands thèmes politiques.

Mais si ces grands thèmes ne se distinguent qu’à peine de ceux du centre et des autres partis, au nom de quoi les électeurs devraient-ils encore voter pour les Verts ? Il en va de même pour l’aile du PS qui, depuis les dernières élections, flirte également avec les centristes. Par exemple, un tiers du groupe PS a voté en faveur du modèle, très contesté au sein du parti, d’un impôt libératoire pour les réfugiés fiscaux étrangers. Autre exemple : la déclaration du PS sur les étrangers, qui, il y a quelques années encore, aurait été inimaginable de leur part.

Les frontières entre la gauche et la droite tendent à s’estomper. Mais dans l’arène télévisuelle suisse, on se livre, en dépit des similitudes des programmes, des duels politiques on ne peut plus virulents – l’odeur de la poudre attire le public. Lorsque les électeurs n’ont plus de repères factuels ou de programme, ils se fient à l’emballage. Cela ouvre toutes grandes les portes de la politique aux poseurs et aux carriéristes.

Cela donne également le champ libre à toutes une armée de conseillers en relations publiques et de lobbies économiques. Des associations telles qu’Economiesuisse demandent à l’État de ne pas se mêler d’économie, mais eux-mêmes font preuve d’ingérence dans la politique, par exemple en émettant des doutes sur la pertinence de la sortie du nucléaire, ou en exigeant, pour la énième fois, des allègements d’impôt de la part de l’État.

Et nous revoilà au Département des finances. Hans-Rudolf Merz (PLR), ancien ministre des Finances et conseiller fédéral, était tout particulièrement ouvert aux questions d’économie. Il a réussi à vendre à la Suisse, au beau milieu de la bataille des votations sur la deuxième réforme de l’imposition des entreprises, un cadeau fiscal d’une valeur de plusieurs dizaines de milliards sous le nom de « programme de soutien aux PME ». Eveline Widmer-Schlumpf, qui a pris sa suite, veut en revanche revenir sur une partie de ce cadeau, afin que les déficits ne doivent pas, au bout du compte, être compensés par des efforts d’économie trop prononcés. Dans la réalité, cela signifie moins d’argent pour l’amélioration des liaisons ferroviaires, moins de baisse des prix des caisses d’assurance-maladie, etc.

La personne à la tête du Département des finances a donc son importance; cela devrait être évident pour un auteur qui se dit maître dans l’art de la pensée claire.